Ça commence par un visage. Cheveux poivre et sel, ramenés vers l’arrière en de petites vaguelettes sèches, des sourcils broussailleux, des yeux aux mouvements trop vifs, un nez à la ligne arrondie sur lequel trônait la monture bleu nuit d’une paire de lunettes, les traits tirés d’un homme d’une cinquantaine d’années et un teint sans éclat.
Rapidement, Dany m’était apparu comme un homme à bout de souffle.

Il y avait, qui contribuait à cette impression, ce que mon frère m’avait dit sur les dynamiques intrafamiliales, la relation entre lui et sa femme, une épouse qui tenait toute l’autorité du couple de façon agressive, un fils qui pouvait signifier sans détour le mépris qu’il avait pour les opinions de son père. Il y avait, ces tenues monochromes, sombres, ces chemises défaites et mal brayées, sur les épaules desquelles s’accumulaient les pellicules. Il y avait, les problèmes qu’il me narrait avec ses locataires, loyers impayés ou départ de l’appartement sans préavis, et contre lesquels il n’avait pas toujours d’assurance. Il y avait, cette façon qu’il avait de tout faire à la dernière minute, dans une urgence qu’il créait lui-même, et que je devinais à travers les messages qu’il m’envoyait pour que je le remplace au restaurant, ou pour m’annoncer qu’il passait à l’appartement, de très courts sms successifs, envoyés une demi-heure avant le service demandé : « Besoin pr resto » « ce midi » « T la ? » « stp ». « Je passe à l’appart. » « La » « Déposer une chaise » « T’es la ? » « stp », et enfin, il y avait eu cet épisode, un matin de juin.
Ce matin-là, un canapé pour l’appartement avait été livré avant huit heures et Dany m’avait demandé quelques jours plus tôt d’être là pour le monter avec lui. Lors de la montée par les escaliers de l’immeuble, Dany, qui tenait l’avant du canapé, à l’approche du quatrième étage, avait reculé d’un coup. Me tenant à l’autre bout du canapé, j’avais glissé contre le mur granuleux et avait entendu le tissu de ma chemise se déchirer. Arrivés au cinquième étage, le souffle court, et après avoir déposé l’épais bloc gris dans le salon de l’appartement, j’avais filé dans la salle de bain pour constater l’étendue des dégâts sur ma chemise inspiration Call Me by Your Name. Alors que je découvrais une longue déchirure qui partait de l’épaule gauche et fulminais contre le responsable, j’entendis de longs sifflements plaintifs. Inquiet, je sortis de la salle de bain pour retourner dans le salon.
Il était là, avachi sur une chaise, les pieds ballants sur la table basse qu’il avait montée quelques jours plus tôt, le corps pris de spasmes.

« Dany, vous allez bien ? » demandai-je.

Il fut pris d’une nouvelle quinte de toux, mais ce n’était pas des râles rauques qui sortaient de Dany et qui accompagnaient les spasmes de son corps. C’était de longs chuintements successifs, les sifflements stridents qui disaient des voies obstruées. Inquiet, un peu dégouté, je renouvelai ma question : « Vous allez bien ?

– Oui, oui, ça va, il faut juste que je récupère. »

Puis, avant d’être pris d’une nouvelle quinte de toux, balayant l’air de la main, il me dit : « Pars, va à ton rendez-vous. »

Sans dire un mot, je partis de l’appartement, honteux et pressé.

Au fil des semaines précédentes, Dany et moi étions devenus proches. Quand je le remplaçais au restaurant, avant de quitter le lieu, il m’attendait, prenait un verre avec moi, me demandait comment ça allait, me parlait de ses affaires. De même, quand il passait à l’appartement pour voir l’avancée des travaux, et que je m’y trouvais, il prenait le temps de discuter, me donnait des nouvelles de son fils, que je connaissais un peu, me demandait s’il pouvait m’aider en quoi que ce soit.
Lorsque nous nous voyions, les deux l’esprit tranquille, l’âme en paix, nous avions même partagé quelques rires francs.

Moi : D’ailleurs, il faut que je vous dise, le voisin du 4ème est passé. Il a tenu à me complimenter sur ma voix. C’est vrai que je peux chanter parfois. Impressionné, il m’a conseillé de commencer une carrière de chanteur d’opéra. Modeste, je lui ai dit que je me contenterais de premiers rôles dans des comédies musicales. Bon, au départ, il ne venait pas pour ça. Il y a un dégâts des eaux dans son appartement, et il pense que ça peut venir d’ici.

Dany : Ah bah tiens ! Voilà une idée de scénar. C’est l’histoire d’un type qui chante sous sa douche, et qui est repéré par le voisin du dessous, qui venait pour signaler une fuite d’eau. Mais le twist, c’est que le type ne chante juste que quand il est sous une douche. Il devient un phénomène mondial, fait les plus grandes salles du monde entier, de Tokyo à Rio, mais avec toujours, sur scène, une douche, sous laquelle il chante en caleçon.

Moi : AHahahahahahhahaahhahah

Dany : Ahah, puis, reprenant son souffle, ajouta, De la comédie musicale… T’es pas sérieux, hein ?


Depuis que je lui avais dit que j’étais intéressé pour m’occuper du restaurant pendant l’été, il me demandait de le remplacer plus souvent. J’y allais de bon cœur, longeant les murs du cimetière du Père Lachaise dans un sens, impatient de tester mes recettes, et d’ajouter notes et observations sur ce que je pourrais faire pour le lieu, et en repartais, longeant les murs du cimetière du Père Lachaise dans le sens inverse, confiant qu’il y avait là une opportunité à saisir. Un après-midi de fin juin, il m’appela pour le remplacer pour le service. J’avais de toute façon prévu d’y aller. Arrivé au restaurant, je filai au sous-sol pour sortir du frigo les frites dont j’avais fait une première cuisson la veille. Une fois remonté au rez-de-chaussée, portant le bac de frites en équilibre sur la paume de ma main droite, je croisai Dany qui ressortait de la cuisine.

« Bon, je t’ai tout préparé. Pour les pizzas, t’auras plus qu’à faire la garniture et à enfourner. Je vais y aller.
– Attendez, lui dis-je, je vous fais goûter les frites que je fais. J’en ai pour une minute trente. »

Je revins de la cuisine deux minutes plus tard, et Dany prit une frite dans le saladier que je lui tendais.

« Hmm, elles sont bonnes ! Tu les fais comment ? Elles sont presque meilleures que mes frites surgelés métro, me dit-il.

Il était comme ça Dany, il aimait bien plaisanter. L’humour, c’était souvent sa dernière pirouette.

– Je les fais à la Belge. Vous allez où ce soir ?

– Je vais à la réunion des anciens de mon école de commerce. C’est ma femme qui tient à ce que l’on y aille. On a un très bon ami, qu’on n’a pas revu depuis longtemps, puis il ajouta, avec un ton d’auto commisération, si je pouvais éviter d’y aller, j’éviterais. Regarde comment je suis habillé, ce que je fais… Pour eux… je suis un loser. »

L’homme savait comment il serait perçu.

Une fois Dany parti, j’imaginais ce qu’aurait donné une réunion avec mes propres camarades de promo, et me demandais : « Quel récit ferais-je d’années sans fil ? »

Quelques jours plus tard

Moi : Alors, comment s’est passé la réunion ?

Dany : C’était super. J’ai revu un ancien ami avec qui j’avais fait un road trip depuis la France jusqu’en Arménie. Ça m’a ramené à un autre temps.

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