Dans Le Parisien, j’étais tombé sur un article qui annonçait que, sur la période des jeux, les prix des chambres d’hôtel et des locations airbnb ne cessaient de chuter. Beaucoup des billets pour assister aux épreuves étaient encore invendus. Les potentiels touristes se montraient plus raisonnables que prévu et beaucoup, à Paris, qui avaient cru faire de l’argent facile, déchantaient déjà.
De mon côté, je faisais plusieurs services tests, avec cette donnée en tête. Il était certain que le quartier ne faisait pas partie d’un Paris carte postale. S’il y avait moins de touristes que prévu dans pour l’été, il y aurait peu, ou pas, dans cette partie du 20ème arrondissement. Mais plus je faisais de services, plus je me disais que je devais penser ma reprise par rapport aux habitants du quartier.
J’en discutai avec Dany. Il me dit : « Ah ! S’il n’y a pas de touristes, t’es mort. Déjà, le RN va passer. Ça va être la révolution dans le quartier. Si je retrouve le restaurant en un seul morceau après les élections, ce sera déjà bien. Et puis, pour les jeux, tous les Parisiens vont partir. Je ne sais pas si je ne t’envoie pas au casse-pipe en donnant les clés du restaurant. » Pour l’effet des élections législatives, je n’avais aucune opinion, mais pour la période des jeux, j’imaginais que se produirait une grande effervescence populaire. Les Parisiens réaliseraient que, malgré tout ce qu’ils ont causé de dérangements, les jeux étaient l’occasion d’une grande fête. Les athlètes français seraient meilleurs que prévu, déjouant les pronostics des analystes. La fierté d’être français prendrait les Parisiens, ils resteraient. D’autres Français viendraient à la capitale pour participer à la fête.
Le fait que ce soit un quartier populaire me donnait aussi confiance. Personne, ici, n’avait de résidence secondaire à Deauville.
Il y avait quelque chose en moi qui était authentiquement animé à l’idée d’être à la tête d’un lieu de vie. J’aimais ces lieux. J’avais beaucoup fréquenté les cafés du quartier où j’habitais, en particulier au début, quand l’appartement dans lequel je logeais était encore couvert de bâches et empli de vapeurs de peinture. D’abord lieu de refuge, où Les tenanciers des cafés que je fréquentais s’étaient petit à petit habitué à ma présence solitaire, à taper sur un ordinateur ou à griffonner un carnet de notes, ils étaient devenus des lieux de rencontre.
S’occuper du Caïpirinha pendant l’été, c’était l’occasion de réinvestir le lieu, et d’offrir un endroit où être aux habitants du quartier. J’avais senti à quel point ces lieux pouvaient être vitaux, et j’étais heureux de passer de l’autre côté du comptoir.
Dans un premier temps, quand j’étais arrivé sur Paris, tout m’avait souri. J’avais rapidement trouvé une chambre, un travail, mais surtout, j’avais eu, sur les travaux que j’avais présentés, des retours élogieux, ou au moins très encourageants. J’avais passé des concours, réussi certains. J’avais décroché un premier contrat pour fin septembre, puis une école pour octobre. Je pouvais me projeter. Après avoir arrêté le travail que je faisais à l’approche des concours, et les avoir passés, je n’avais, depuis la mi-juin, plus d’impératif. Les quelques démarches que j’entamais alors, en lien avec ce que j’étais venus essayer de faire sur Paris, se heurtaient toutes au même obstacle : « aucune bande passante d’ici les vacances. » J’avais assez d’argent pour tenir jusqu’à septembre, mais pas assez pour partir de Paris, et ne voyait pas bien ce que j’allais faire sur ce temps. L’énergie avec laquelle j’étais arrivée deux mois plus tôt se tassait. C’était qu’il manquait à l’appartement dans lequel je vivais quelques éléments pour être tout à fait habitable, des vitres épaisses, pour taire le bruit des voitures et motos qui dévalaient l’avenue en bas de l’immeuble, des volets pour se défaire d’une lumière du jour qui se faisait de plus en plus permanente, et puis, peut-être, une autre présence humaine que la mienne.
Soudain, avec la proposition de Dany, j’avais une aventure exaltante à portée de main. Une entreprise qui demanderait de bricoler, de trouver les bons produits, les bonnes recettes, décider des prix, de communiquer. Bref, un jeu.
J’avais abandonné l’idée de faire uniquement des frites. Si je visais les habitants du quartier, il faudrait faire des repas complets. C’était l’opportunité de servir une cuisine saine, comme le faisaient si peu des brasseries françaises. Dans les années précédentes, j’avais senti dans ma chair le lien entre alimentation et santé, et j’avais enfin l’occasion d’appliquer ces principes à une première échelle. Je garderais les frites à la carte, mais plutôt que de l’huile végétale pour la friture, j’utiliserais de la graisse de bœuf, bien plus saine pour la santé.
Être à la tête d’un café me permettrait d’avoir le contrôle sur la playlist jouée. Je pouvais encore très colérique à l’époque, et je pestais intérieurement à chaque fois que je mettais les pieds dans un café, et entendais une série de titres piochés dans une banque de tubes issus des années soixante-dix jusqu’à nos jours, et dont les airs entêtants m’empêchaient de penser avec clarté.
Africa de Toto ne serait jamais joué chez Mike’s Chips.
Si je contrôlais bien le projet, il pourrait être très rémunérateur, je pourrais régler quelques impayés administratifs, effacer quelques ardoises, faire réparer ma chemise inspiration Call Me by Your Name, etc.
Enfin, le manque d’obligations ne m’allait pas bien. Il me laissait le champ libre pour cultiver tout ce que je détestais chez moi.
Ma conclusion : j’avais besoin du restaurant autant qu’il avait besoin de moi.
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