C’était un dimanche de juillet, mais le ciel était bas et gris, comme ce fut le cas tant de fois cet été-là. J’entrai pour la première fois dans le restaurant en tant que gérant, et pouvais commencer les travaux que je lui avais préparés. J’installai trois lampes murales, et trouvai dans la cave une lampe de bureau vintage que j’installai sur le bar. Le lieu prit tout de suite une ambiance plus chaude, plus académique. Je sentis que ce ciel d’automne, ces lumières, le temps ralenti du dimanche faisaient naître en moi une humeur studieuse. J’eus soudain envie d’ouvrir un livre de physique-chimie et de bûcher le chapitre de méca alors que je n’avais pas fait cela depuis la terminale. Je me mis alors à imaginer ce que le lieu pourrait être pourrait être l’année durant. Autre nom, autre ambiance.

“Have you heard about The Cappuccino? It’s a warm café in the trendy 20th arrondissement. The place was built by a young British, who had spent a semester studying in Paris, loved the city, but felt it lacked a space that combined a peaceful setting for studying, and the warmth of cafés. Now, students from the neighborhood religiously gather at The Cappuccino, especially on Sunday afternoons, sip an exquisite coffee and spend hours deciphering the courses they’re working on. When their head starts steaming, they go to the rear area of the café, a flowery patio, where they take a break. There, they cool off and have very lively conversations. Some, can even be caught flirting with one another. Well, they’re students after all…
The Cappuccino, a great place to be, a great place to meet.”

J’évidai le meuble du bar, le perçai, installai une lumière qui le parcourait en long. Je triais les bouteilles, organisais le bar, mais surtout, je nettoyais.
Je nettoyais. Je nettoyais. Je nettoyais. Les jours passaient. Et je nettoyais encore. Plus je nettoyais, plus je trouvais à nettoyer. C’était sans fin.
La cuisine, autant que le reste du restaurant était dans un sale état. Il suffisait d’y laisser quoi que ce soit de comestible pour qu’une petite colonie de nuisibles se montre.
Il y avait aussi des souris, plus discrètes, mais pas moins agaçantes que les autres nuisibles. Un matin, je découvrais l’article de journal que j’avais laissé la veille sur le plan de travail de la cuisine, grignoté de toutes parts. Tant pis pour la méthode Marchand.
Après trois jours de nettoyage, il me suffisait de mettre les pieds dans la cuisine pour sentir s’éteindre en moi toutes les aspirations qui me tiraient vers les voies qui m’appelaient. Une vie passée à chasser les nuisibles m’apparaissait alors comme le plus beau destin qui soit. Pour rester sain d’esprit, j’alternais entre le nettoyage de l’intérieur du restaurant et le ponçage et la peinture des tables de terrasse.

Je passais des heures heureuses dans le patio du restaurant, un enclos placé dans la cour de l’immeuble, et l’occupait presque dans son entièreté. Isolé de tout par un jeu de bâches, de toiles de tissu, et un toit fait de fines tiges de bambou séchée par lequel perçaient deux arbres dont je ne voyais que les troncs, je baignais dans une quiétude que je croyais impossible à Paris. L’esprit aussi se taisait, tout entier dirigé dans le geste.
Là, je ponçais les tables de terrasse, peintes dans le même binôme de couleur qui dominait le restaurant, marron et vert clair, jusqu’à ce qu’elles révèlent un bois clair. Une fois dénudées, je les enduisais de peinture couleur bleu roi. Je terminais la peinte de chaque tranche de bois par un long geste que je voulais le plus précis possible, partais du haut vers le bas de la tranche, dans le but d’effacer toutes les traces de pinceau, et avoir un rendu, après séchage, le plus lisse possible.
Le calme qui régnait dans le patio n’était alors brisé que par à coup. Les vibrations des voix mélodieuses qui émanaient de l’école de jazz mitoyenne au restaurant, ajoutées à celles du piano qui les accompagnait.

Quand je prenais des pauses, je m’installais sur le petit canapé en cuir vert, placé dans un coin du patio, et lisait quelques pages du roman que j’avais trouvé dans le garde-manger, La Fille de Papier, de Guillaume Musso. C’était une histoire dans laquelle il était facile de rentrer. J’appréciais les livres de Musso, j’en avais lu quelques-uns, et je savais partager plusieurs points communs avec l’auteur. Une même ville natale, Antibes, le passage par un même lycée, Audiberti, et d’autres. Lire du Musso, cela voulait aussi dire tomber sur des phrases qui donnaient envie de refermer le livre avec violence et de le jeter à l’autre bout de la pièce.

-Je te signale que c’est exactement ce que dit Aristophane dans le banquet de Platon.
-Peut-être, mais ton Aristo-machin-chose et son plancton, ils n’écrivent nulle part qu’Aurore est ta partie manquante.

Ce qui pouvait me gêner aussi avec Musso, c’était l’impression que, derrière l’apparence du roman, les œuvres de l’auteur étaient en réalité une seule et même autofiction qui s’étirait de livre en livre. Dans ses premiers ouvrages, son personnage principal était toujours lui-même. C’était le cas dans La Fille de Papier, et je ne pouvais pas m’empêcher de sourire quand je découvrais, bribe après bribe, la background story de son personnage principal. Un homme d’une trentaine d’années, écrivain à succès, issu d’un quartier pauvre d’une ville américaine, qui s’en était sorti à force de volonté et de travail après avoir échappé de peu à la violence des gangs. Quels souvenirs l’auteur gardait-il de ses années antiboises ? Le boulevard Wilson, s’il y avait bien quelques bars poisseux, deux ou trois énergumènes, et des mecs qui zonaient en scooter et lèvaient la roue pour le show, n’était pas, et n’avait jamais été un quartier chaud.
Un peu moins d’un an auparavant cependant, j’avais lu un livre publié par l’auteur au début des années vingt, Angélique. Plutôt qu’une ville américaine faites de décors de téléfilm, le récit se déroulait à Paris, mais c’était un Paris triste, un Paris de la contrainte. Le style de l’auteur était défait de toutes les formules qui pouvaient prêter à sourire dans ses premiers livres. Il n’y avait pas, au bout du récit, de fin heureuse. L’écrivain racontait des êtres brisés que leur rencontre finirait de fracasser. J’étais ressorti de la lecture de l’ouvrage en me disant que le récit avait presque quelque chose de houellbecquien. J’en avais conclu que Musso avait connu le succès trop tôt, avant ses trente ans, sans avoir eu le temps, ouvrage reçu avec indifférence après ouvrages reçus avec indifférence, de peaufiner son style, de créer des personnages qui seraient autres que lui-même, et de sentir en lui la volonté de faire des récits plus proches de la vie telle qu’elle est. Son succès précoce, malgré ces formules, malgré ces personnages étroits, malgré ces décors de téléfilm, c’était le tour de force d’un véritable conteur d’histoire.

Un soir, alors que j’allais dans le patio pour y manger mon dîner, je vis, sous l’éclairage des guirlandes de lumière qui pendaient d’un bout à l’autre du patio, mes tables, dont j’avais presque oublié l’existence, à la peinture enfin sèche. Je m’approchai d’elles et, satisfait, passai ma main sur l’une d’entre elles. Le résultat final était splendide. Cette couleur bleu roi, raccord aussi bien avec la devanture marron du restaurant qu’avec les briques ocres de l’immeuble, ne manquerait pas de taper dans l’œil des passants. J’étais certain qu’elles seraient des armes de séduction massive.

Je terminai le repas, puis lut quelques pages de La Fille de Papier, jusqu’à

J’avais beau aimer Jane Austen et Dorothy Parker, j’avais aussi été élevé dans une cité : j’avais donné des coups et j’en avais reçu, y compris de types parfois armés de couteaux et autrement plus baraqués que la brute qui me faisait face.

Je repris le travail.


Aparté 5 : The Young Bobby

It was a hot summer day in Nobak, a rural town a hundred miles north of Charlesville, the biggest city in southern Virginia. The young Bobby had been in the barn for hours, working on wood: cutting, sanding, assembling, painting, to redo the family house’s porch. He liked it. While he focused on doing the right movement, pressing with the right intensity, his mind would quiet down, stopped racing. When he got exhausted, he’d sit, bare back, against the wooden wall of the barn, and have a cold can of spring water. That was his treat. Refreshed, he’d appreciate the work accomplished, read a bit of poetry from an old dusty book he had found in the barn: “Happy the man, and happy he alone, He who can call today his own, He who secure within can say: ” or let his mind go completely blank.

Bobby had never been good with words. They always came out wrong. So he had learned to stay silent, not because he was shy, or had nothing to say, but because the discomfort from confused sentences was greater than the one that came from not saying what he was thinking about. His twin brother, Nick, often slapped him in the back and said that him being so silent gave him an aura to girls. Bobby didn’t feel right about Nick doing that, as if it was just another way for his brother to be superior to him. Better grades, better look, better with people. And aura or not, Nick was the one who charmed girls. He had a way of talking, fast-paced, quick-witted, with rhythm, ups and downs in his voice, that captivated. You’d always see him getting laughs out of girls he was talking to.

Though the two eighteen-years-old had very close features, their looks were so distinctive, that it was impossible to mistake one with the other. Nick wore large white shirts, tightly tucked in a pair of chino, and ankle high black leather boots. He prided himself on dressing as the gentleman he wanted to be. He had slick combed back hair, with only a hair strand curled down to the left side of his forehead. Wherever he was walking to in the hallways of Lincoln Highschool, the tapping sound of his boot heels preceded him. You knew a young man sure of himself was coming your way. Bobby wore oversized tee-shirts, often stained, large beige cargo pants, and shoes that he’d wear out till one of the soles came off from the upper part of the shoe. He had wavy light brown hair that fell a bit below the upper neck. Here and there, in his dense thick hair, there were specks of gold, strands of hair brightened up by the sun from all the time he spent in nature.

If Bobby had trouble articulating what he thought about, it was never more so the case that when he was asked what he wanted to do with his life.
When the family had guests come over, or was invited for dinner parties, their mother would often say that Nick, already set to study pre-law at Cornell for months, should become a politician, that he had all the brain, charm and wit for that, and that he’d make crowds swoon just as girls swooned over him. In a toned down voice, she’d then add that Bobby had a good heart and was very good at manual labor, as if she needed to even things out after singing too much the praise of one son over the other.
That was what Bobby was to his mother, the other son.
Heads turned to him, a guest would ask him what his plans for the future were. The young man, embarrassed, would mumble undistinctive words, head down to his plate, a couple of I don’t knows. His parents would look at each other. The worry they had expressed many times for their son during late-night conversations, found itself once again confirmed by their son’s inability to articulate any clear sentence for what he wanted to do with his life. The boy only was confronted to kindhearted inquiries. Why would he not say what he wanted to do? used to tell herself his mum. She would then glance at whoever was asking the question. A way to say that the inquiry would find no answer, and that insisting would just create further embarrassment.
What set apart the two twin brothers, first from their looks, now appeared clear to everyone at the table.
The only thing that reassured Bobby when he compared himself to Nick was, whenever they fought, he won. Not that he was stronger than him, but he’d hit harder, with more rage. All of the confused energy he felt inside of him finally had a clear way out.


Even though the senior year of high school had ended for a week now, Bobby still didn’t know what he’d do when September comes. His aspirations were unclear, and the path that led to them even more so. Sometimes, he caught glimpses of what he’d want to do, and become. But it seemed so far from where he was, and from who he was, that he’d rule them out before he had talked about them to anyone. Merely thinking about the future made him anxious. A big blank space he didn’t know how to fill. So he got back up, and took a new piece of wood to work on.
He kept on living like this for another week, working as much as he could from early morning till dusk, exhausting himself to not think about his situation, almost in denial to what the future would hold, and not hold for him.
But that was until she came into his life.

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