Vendredi matin de fin juillet. Je marchais le long des murs du cimetière du Père, en direction du restaurant. Le ciel était d’un gris lassant. Arrivé dans la cour de l’immeuble, je soulevai le rideau de fer qui fermait l’arrière du restaurant. Il s’enroula sur lui-même avec fracas. J’entrai dans le lieu, allumai les lumières, lançai la machine à café à vide, pour qu’elle se défasse de l’eau qui y stagnait, ouvris le seul battant amovible de la porte d’entrée, disposai tables et chaises le long de la façade du restaurant. Je retournai derrière le comptoir. Sept heure sonna. Première ouverture.
J’avais appris auprès de Dany que le restaurant n’avait pas à être dans un état impeccable pour que des clients y viennent. Parfois, la nécessité suffisait. J’étais loin d’avoir terminé le nettoyage du restaurant, mais des clients viendraient parce qu’ils passeraient par là et que le restaurant était là. Pour ce qui était d’attirer des client grâce à l’atmosphère du lieu, grâce à la chaleur qui se dégagerait d’un intérieur pensé pour, grâce à l’épaisse couche de crème qui trônerait sur les expressos servis, grâce à la présence désormais familière du jeune homme taciturne posté derrière le bar, puis, le soir venu, par les vibrations des basses qui résonneraient loin dans le quartier, jusqu’à une distance d’où le bar ne se verrait pas encore, par cet îlot de lumière placé à la croisée d’allées obscures au bout desquelles on attendait rien, par le lieu et l’ambiance électrique qui y régnerait, il faudrait attendre.
Les premiers clients vinrent. Debout ou assis sur des chaises hautes, accoudés au comptoir, ils dégustaient un café correct et profitaient sans le savoir du fait que j’aie relégué les tables et les chaises du restaurant à l’arrière-cour. Six clients plus tard, midi sonna. Puisque je ne servais pas de plat le midi, je fermai le restaurant, et le rouvrirais à partir de seize heure. Gains de la matinée : huit euros. C’était peu, mais assez pour m’offrir une première récompense pour le labeur accompli. Je filai à Re-Read, boulevard Voltaire, pour m’acheter L’étudiant étranger, de Philippe Labro, qu’un après-midi de la semaine précédente, ivre de fatigue, abandonnant le restaurant, j’avais déjà goulument lu sur place.
J’ouvris le soir. Servis mes premières bières, premières assiettes de frites, puis, un peu avant vingt-deux heure, un calme total se fit dans le quartier. Je fermai, et sur le chemin du retour jusqu’à chez moi, et je m’assis à la terrasse d’un bar, et découvrais, circonspect, la cérémonie d’ouverture des jeux olympiques de Paris.
J’ouvrais comme ça, matin et soir, tous les jours suivants. Je profitais du fait que les clients soient épars pour continuer à arranger l’établissement. Quelques jours après la première ouverture, les vitres verticales de la devanture étaient enfin défaites des brises-lumière qui empêchaient de voir l’intérieur du restaurant. J’avais lavé les vitres de la poussière qui s’y était accumulé depuis un an. Les stickers, annonces et affiches qui couvraient celles des portes d’entrée avaient été retirés un par un. J’avais remonté le store, à défaut de pouvoir le changer. À mi-chemin, il avait été bloqué par l’enseigne qui se tenait au-dessus du restaurant. La barre de fer appuyée contre l’enseigne, la toile s’était courbé et formait désormais une cuvette où l’eau s’accumulait à chaque épisode de pluie. Malgré cela, cette remontée interrompue à mi-chemin n’en était pas moins une amélioration de l’allure générale de la façade du restaurant.
Le travail abouti, je me postai devant l’établissement, et regardais sa façade. L’avant-après était radical. À contempler ces vitres enfin propres, j’en étais presque ému.
Les premiers jours passés, Je découvrais qu’il était en effet bien plus stratégique d’ouvrir le soir. (Ajout). Le café pour aussi bon qu’il fût, n’était jamais suivi d’un deuxième, ou d’un troisième, ou d’un quatrième. Les bières et les pastis, si. Une tablée du soir pouvait consommer quatre autres, et des gains que j’avais imaginés faire sur une journée, se faisaient sur une heure.
Les Jeux étaient lancés. Les Français suivaient les épreuves derrière un téléviseur, à la radio, dans les fans zones ou directement dans les stades. Ils se prenaient de passion pour un pongiste à l’allure d’étudiant en informatique. Marchand réalisait ses premiers exploits. Les médailles gagnées par les athlètes français s’accumulaient, et le record de médailles olympiques françaises obtenues sur une quinzaine serait certainement battu. Il y avait bien une effervescence qui prenait grâce aux jeux, mais dans la ville, elle était limitée aux stades, à quelques quartiers, et aux fans zones qui, le soir, se transformaient en guinguette. Du vingtième arrondissement, il fallait voir les plans qui mettaient en valeur la ville lors de la retransmission des épreuves, et deviner que les quelques applaudissements qui s’échappaient des fenêtres d’immeubles environnant le restaurant saluaient les performances d’athlètes français, pour se souvenir que les jeux avaient lieu ici, à Paris. Si dans le quartier, beaucoup des habitants étaient restés, l’été n’en instillait pas moins un calme de plus en plus plat.
Après une semaine d’ouverture, il me fallait le reconnaître, Dany avait eu raison.
L’atonie que je constatais depuis mon comptoir avait lieu un peu partout dans Paris. Dans le onzième arrondissement que je fréquentais beaucoup, il y avait plus d’un restaurateur qui se tenait devant le pas de son établissement, la mine mécontente, à attendre des clients qui ne viendraient jamais. Il y avait déjà eu un effet pré-JO, où les touristes potentiels du mois de juillet s’étaient détournés de Paris, freinés par les contraintes causées par l’événement, pour d’autres destinations, et les restaurateurs découvraient maintenant que l’effet JO était tout à fait l’inverse de celui espéré au départ. Certains restaurateurs, qui avaient prévu de prendre leurs vacances pour la mi-août, faisaient une fermeture anticipée. Seules les terrasses des meilleurs établissements du coin faisaient encore bonne figure.
Le calme qui régnait dans le quartier durant les après-midi était parfois angoissant, parfois méditatif. J’en profitais pour me poster devant le restaurant et imaginer les améliorations que je pourrais faire si je continuais à m’en occuper au-delà de l’été. De jour, le restaurant avait meilleure allure. Il n’était pas pour autant agréable à voir, et lorsque de l’extérieur, je regardais l’intérieur avec les yeux d’un passant, je n’avais pas envie d’y entrer. Le progrès était dans le fait que je pouvais désormais le regarder sans avoir envie de détourner les yeux.
Le soir cependant, l’énergie qui émanait du lieu était tout autre. La nuit tamisait ses défauts. Les lumières d’angle placées en différents endroits de l’intérieur faisaient leur effet. Le bois du comptoir et du meuble bar prenaient des teintes chaudes. Le fond de salle ne demandait qu’à être occupé par un piano ou une table de mixage. Les immeubles qui cernaient l’établissement se fondaient alors dans la nuit. L’extérieur pouvait être ce qu’il voulait. Le bar devenait un lieu hors du temps. Depuis la rue, il apparaissait comme un îlot de lumière placé au croisement d’allées obscures.
Malgré l’énergie nouvelle qui se dégageait du lieu, lors de ces heures tardives, peu de monde venait. Il y avait un client ou deux, assis en terrasse qui sirotaient, en silence, un verre de vin ou une pinte de bière. Les habitants du quartier passaient parfois une tête dans le cadre du battant ouvert de la porte d’éntrée pour signifier qu’ils étaient heureux de voir que le bar était repris, mais sans pour autant s’y arrêter. Quand il n’y avait personne en terrasse, je m’asseyais au comptoir côté client. Armé de mon livre, je tuais des heures sans minute jusqu’à ce que je me rende à l’absence d’activité. Fermeture.
Qu’est-ce que je pouvais faire pour ramener du monde à ce bar ? Je savais que je n’étais pas le barman typique. Je pouvais faire plus que simplement attendre que des clients viennent. Dès les premiers services, lorsque que le passage devant l’établissement se tarissait jusqu’à devenir inexistant, je me disais : « s’il n’y a personne, il faudra faire événement. » J’étais à Paris. Aussi désertes qu’apparaissaient les rues, il y avait toujours du monde à aller chercher, à faire venir, pour peu qu’un événement porte la promesse d’un moment unique, mais qu’est-ce que je pouvais faire ? Quelques idées me courraient dans l’esprit. Une projection des Valseuses de Blier ? L’histoire de deux jeunes errants qui tuent l’ennui en zonant et en allant renifler sous les jupes des filles ? Une soirée de musique Retour vers le présent, où sur chaque heure, de sept heures à minuit, serait diffusé une sélection de musique issues d’une décennie, pour arriver, dans l’ordre chronologique, jusqu’à des musiques de la décennie vingt, avec un final joue contre joue sur une ballade de Stephen Sanchez ? Est-ce que je devais jouer le spectacle que j’avais écrit un an plutôt, Sous le Soleil de Socrate, un cours synthétique teinté de comédie sur La République de Platon ? Les idées me couraient dans l’esprit, sans que je sois sûr de ce que je devais faire, mais j’étais certain d’une chose, je devais faire événement.
Finalement, je décidai que je les ferais tous. Mais à quoi bon les faire, quand si peu de ceux qui seraient intéressés par les événements étaient présents à Paris ? Je le ferai sur la dernière semaine d’août, une fois que les Parisiens, à l’approche de la rentrée, reviendraient dans la ville.