Benoit arriva au restaurant avec dans son sac des épices cajun, du gingembre moulu, et du gochujang. J’avais réuni le reste des ingrédients : escalopes de poulet, paprika, piment d’Espelette, miel, graines de sésame. Deux semaines auparavant, je ne connaissais pas encore Benoît. Lorsque j’avais fait venir Paul au restaurant, un ami rencontré lors d’un pèlerinage en Grèce, il était venu accompagné de Benoît, un ami d’enfance à lui. Pendant le dîner partagé à trois, Benoît avait proposé que j’ajoute du Cajun sur mes frites, pour leur donner un twist. Il avait été quelques mois plus tôt en Corée du Sud, et il était tombé sur une échoppe qui saupoudrer les frites de ce mélange d’épices couleur rouge. Cela avait suffi à le faire revenir plusieurs fois dans l’échoppe pour repartir avec un cornet de frites au cajun.
Si le jeune homme était typé asiatique, il n’y avait pas en lui une trace de sang coréen. Il était né Vietnamien, puis avait été adopté par un couple de Français. Son intérêt pour la culture coréenne était né pendant le premier confinement. Dans l’ennui, il s’était laissé rediriger par l’algorithme Youtube vers un titre de K-pop, puis vers un autre, puis vers un autre. Devenu passionné de K-Pop, son intérêt pour la culture coréenne s’était ensuite élargi : cuisine, cinéma, traditions. Alors qu’il était allé en Corée du Sud deux mois plus tôt, il savait déjà qu’il y retournerait l’année d’après. À la fin du premier dîner, il avait énoncé que son ambition, une fois à la retraite, était d’ouvrir un restaurant de cuisine fusion franco-coréenne, un établissement sur trois étages, un rez-de-chaussé pour de la street food, un premier étage pour un restaurant de milieu de gamme, et un dernier étage pour de la cuisine gastronomique. N’attends pas la retraite pour réaliser ton rêve, lui avais-je dit, tu peux venir cuisiner ici, et l’on testera les recettes que tu veux faire. Deal, m’avait-il répondu. Deux semaines plus tard, il venait au restaurant après avoir éprouvé quelques recettes de poulet frit chez lui.
Une marinade, un bain d’huile bouillante, et trois types de sauces plus tard, nous avions des petites boules de poulet frit, tantôt goût curry, tantôt goût gingembre, tantôt goût gochujang, décorés de quelques graines de sésame. Dès le premier essai, les croquettes de poulet étaient délicieuses. Il faudrait revoir le dosage de certaines épices, mais elles marchaient. Les frites saupoudrées de cajun leur répondaient bien, et le coup de chaud causé par les épices appelait une bière, puis une autre. J’avais des plats faciles à faire et qui plairaient.
Dès le lendemain, j’installai, sur le trottoir qui longeait le restaurant, une ardoise avec écrit « poulet frit à la coréenne – 6€ », avec le drapeau de la Corée du Sud dessiné juste en-dessous. Si le passant peut ignorer le texte, il ne peut pas ignorer l’image. Le succès de l’annonce fut immédiat. Un passant sur trois s’arrêtait pour lire l’ardoise. Presque immanquablement, il tournait ensuite la tête vers le bar, comme pour vérifier si derrière ce poulet frit à la coréenne, il y avait bien un authentique Coréen aux fourneaux. Mauvaise pioche, c’était Mike Blue Eyes.
Le soir venu, je servis mes premières assiettes de poulet frit accompagné de frites au cajun.
Au fil des services, les cafés, les pintes de bières, les verres de vin, les assiettes de poulet s’écoulaient, mais cela restait peu, bien en-dessous de ce que j’avais imaginé. Dès la fin de la première de la semaine, je savais que, la quinzaine des JO terminée, je fermerais le restaurant.
J’étais un marin au milieu d’une mer sans vent. Je pouvais étudier mon rafiot sous toutes ses coutures, tirer ma voile autant que je le voulais, rien ne se passerait.
Les temps creux entrecoupées par les venues de clients me donnaient le loisir d’examiner les erreurs que j’avais commises : avoir récupéré le restaurant trop tard, avoir fait les travaux seul, alors qu’à deux, ils auraient été aboutis beaucoup plus vite, peut-être en une paire de jours seulement, ne pas avoir décidé de faire la version la plus simple du projet dès le début, trop attaché à une première vision, avoir demandé de l’aide trop tard, quand j’étais déjà avancé dans le projet, alors que les conseils prodigués auraient été encore plus pertinents avant que j’aie commencé quoi que ce soit. Je m’étais aussi échappé devant la dépense que requérait la location d’une place de parking, alors que j’avais prévu d’utiliser ma voiture pour les faire allers-retours entre le restaurant et le magasin métro. Il y avait le fait de ne pas avoir insisté plus auprès de Dany pour plus d’argent, donné plus vite, pour que les changements soient faits le plus tôt possible. Ce demi-échec personnel pouvait cependant avoir quelque valeur, si j’en tirais les leçons.
Le manque d’activité ne m’empêchait pas d’être confiant pour la suite. Une fois que les vacances toucheraient à leur fin, l’animation du quartier que j’avais observée pendant les services tests reviendrait. De simples passants viendraient aussi, maintenant qu’il était facile de dire que derrière les vitres, c’était un restaurant qui se tenait là. Mais comment est-ce que Dany réagirait aux changements que j’avais faits ? Me laisserait-il m’occuper du restaurant au-delà de l’été ? Il me semblait être de ces hommes dont la glaise a trop durci pour accepter le changement.
Quelque fin qu’aurait cette aventure, j’avais une certitude. Je ne rendrais pas les clés de l’établissement avant de l’avoir dignement rempli de musique et de danse.
Ma première compagnie durant ces services creux était celle du jeune Philippe Labro, par son livre L’étudiant étranger. J’avais découvert l’auteur non par un de ses ouvrages, mais par le podcast Habitudes, où des personnalités se racontaient par les vêtements qu’elles portaient ou qu’elles avaient portés. L’épisode avec Philippe Labro était jouissif. Je découvrais qu’un homme pouvait raconter presque une vie entière au travers des pièces de vêtement qui l’avaient accompagné dans les moments clés de son existence. Il se revoyait, jeune homme, allant taper aux portes de toutes les rédactions de Paris pour se faire recruter comme journaliste. Revenu d’un séjour de deux ans aux Etats-Unis, il avait aux pieds une paire de santiag qu’il portait comme un totem, et tapait avec le pavé parisien passant d’une rédaction à une autre, pour se faire éconduire d’elles à cause d’une tenue jugée inappropriée. L’homme avait fini par être recruté chez Europe 1. De journaliste, il avait ensuite mené plusieurs existences en une : journaliste, mais aussi écrivain, homme de média, cinéaste, parolier de Johnny. Une vie plurielle. Je l’avais tout de suite intégré à mon panthéon personnel.
Dans le mois de juin qui avait précédé, j’avais récupéré son numéro auprès d’un journaliste, et avais contacté l’homme pour le rencontrer. Sans succès.
Avant l’accumulation de titres, je le suivais dans sa jeunesse, parti étudier dans une université des États-Unis du Sud, en Virginie , grâce à une bourse obtenue lors d’un concours d’écriture. L’écrivain saisissait, au travers de ses camarades, des personnages rencontrés, l’esprit et les façons américains, essayant d’en être autant qu’il le pouvait, dessinait des paysages, relatait l’apprentissage qu’il avait fait, confessait les transgressions commises, sa relation avec une jeune institutrice noire, sa première fois avec elle dans une voiture de modèle Buick à un temps où Blancs et Noirs vivaient sur un même territoire mais appartenaient à des mondes différents, puis sa relation avec une jeune héritière de Boston, personnage fantasque et corrosif.
C’était un récit à la première personne, où l’expérience de l’auteur n’avait pas été reconvertie en un roman. Elle était dite presque telle quelle, mais avec assez d’esprit, assez d’humour, assez de personnages pour ne pas que le « je » prenne trop de place. C’est que les récits à la première personne sont souvent des récits d’auteurs qui se regardent, et lorsque j’avais lu des ouvrages de ce genre, Frédéric Beigbeder, Adèle Van Reeth et d’autres, j’avais parfois été gêné par l’impudeur auxquels ils donnaient lieu. Pourtant, j’en étais aussi ressorti avec le sentiment qu’ils recélaient une vérité absente des romans.
Philippe Labro le préciserait dans un ouvrage ultérieur, son récit initiatique de cette première année aux US était une vérité sublimée. La vérité véritable, même dans les récits à la première personne, ne peut être dite, parce qu’elle trop obscure, parce qu’elle échappe même à ceux qui en sont les premiers témoins.
Sublimé ou pas, la lecture des aventures du jeune Labro renforçait en moi un désir d’Amérique. Je rêvais depuis longtemps de m’immerger dans ce pays. Mes influences, les hommes et les femmes que j’admirais, venaient de là-bas. Même Léon Marchand, le nouvel héros français depuis la conquête de quatre médailles d’or en une olympiade, était devenu l’athlète qu’il était sous la direction d’un entraîneur américain, après avoir passé trois ans à l’Arizona State University, au milieu d’autres athlètes américains. En même temps que je lisais ce récit d’un jeune Français aux Etats-Unis, je me disais Moi aussi j’irai dans ce pays pour dévorer ses paysages, Moi aussi j’irai dans ce pays pour m’abreuver de l’esprit et de l’énergie de ce peuple si singulier, Moi aussi j’irai dans ce pays pour le dire par les mots ou par l’image.
Ma rêverie s’interrompit. Les images de paysages faits de terre ocre et de ciel sans fin disparurent de mon esprit, le cowboy qui les parcourait avec. J’étais bloqué derrière un bar, à Paris.
C’était le jeudi après-midi de la première semaine d’ouverture. Le soleil descendait dans le ciel, mais il n’en tapait que plus fort sur les vitres du restaurant. L’air était lourd. Debout derrière le bar, je me sentais transpiré sans avoir fait le moindre effort. Le tee-shirt noir que je portais me collait au corps. Je regardais la rue. Je voyais les mêmes silhouettes, encore et toujours, passer aux mêmes heures, dans un ballet réglé presque à la minute. Beaucoup d’hommes noirs, dont beaucoup en tenue traditionnelle, djellabas de couleur bleu nuit ou noire, sandales traînantes sur l’asphalte. Une perle de transpiration gouta de mon front jusqu’à ma main. Qu’est-ce que je faisais ici, derrière ce bar ? Dans quoi m’étais-je encore embarqué ? M’étais-je encore fait avoir par l’illusion d’un succès facile ? J’avais cru que la partie la plus ardue du projet serait dans l’organisation a priori de la reprise, dans le fait d’aller chercher des personnes qui pourraient m’aider, dans l’endurance que demanderaient les travaux, mais non, le plus dur était de se tenir derrière un comptoir sans rien avoir à faire. Des images magnifiées de la Côté d’Azur, là d’où je venais, là où j’avais passé tant d’été, m’apparaissaient. Les remparts de la vieille ville d’Antibes qui longent la plage, le soleil au zénith, la mer prise entre deux langues de terre, une baie arpentée mille fois dans toute sa longueur, la musique d’un poème d’Audiberti, Myriade d’étés, soleils des matins, Mers à boire qui donnent soif de réponses, Pierres gardiennes à double tour des destins, Que ta joue enfin, livre ce qu’elle annonce, des corps sveltes pleins de soleil, la rencontre, une peau au goût de sel, l’amour dans une cale de bateau. Qu’est-ce que je faisais ici, pris entre le béton et l’asphalte au moment où juillet devenait août ? Une nouvelle goutte de transpiration tomba sur ma main. Puis tout me revint à l’esprit, comme frappé par un de ces coups qui assomment autant qu’ils réveillent. Je savais pourquoi j’étais venu sur Paris, je savais ce que je voulais faire en venant ici, je savais aussi que mon chemin serait fait de détours, et que la reprise du restaurant en était un. Je savais pourquoi j’étais là. D’une façon ou d’une autre, j’étais venu à Paris pour raconter des histoires. Alors, posté derrière un comptoir à attendre des clients qui ne viendraient pas, je tirai une feuille de papier vierge de mon sac à dos, et écrivis :
« Il me proposait les clés du restaurant… »